Du Jeudi 31 Janvier 2013 au Jeudi 14 Février 2013

Mouvement, corps et cinéma scientifique

Projections en forme de ciné-concert, tous les films sont accompagnés par des performances musicales en direct, interprétées par Maxime Robin (musique électronique) pour les deux premières séances, puis par Gabriel Thibaudeau (piano).

« Les images dénuées d'imaginaire à l'intérieur peuvent susciter chez ceux qui les perçoivent les mouvements fantasmatiques les plus surprenants. L'imaginaire qui a fuit le dedans de l'image resurgit en force au-dehors par l'usage qu'en fait le regardeur. » (David Le Breton, 2008 : p. 218)

Les images en mouvement que propose ce cycle sont à proprement parler des documents d'archives. Issues de l'activité de la recherche médicale ainsi qu’en partie, de la propagande hygiéniste du début du XXe siècle, elles ont été créées suivant une finalité précise : améliorer le fonctionnement de la médecine moderne. Celles conservant la trace des travaux de Vincenzo Neri et Camillo Negro, deux médecins italiens du tout début du XXe siècle, sont de véritables outils de travail. Leur visée n'était donc pas de perdurer en s'adressant à un public dans un futur lointain, mais bien de servir une utilité plus immédiate. Ainsi, Vincenzo Neri tente, par exemple, de mettre à profit le cinématographe pour une analyse détaillée des mouvements de ses patients. Il dépouille la "mise en scène", évitant tout ce qui pourrait nuire à son projet. Ses "modèles" marchent nus devant des fonds noirs. L'image de l'homme est totalement soumise à la visée et à la méthodologie scientifique. Ce qui transforme ces documents à usage courant en fragments d'archives est affaire de temps. Nous en sommes à la fois assez proches pour nous sentir encore concernés par eux, mais, en même temps suffisamment de temps a passé pour qu'ils nous semblent étrangers.

S'il fallait ne relever qu'une seule piste, en équilibre autour de cette inquiétante étrangeté, on pourrait désigner celle parcourue par David Le Breton dans son livre Anthropologie du corps et modernité (David Le Breton, 2008). Celui-ci cherche à dégager les racines de l'épistémologie médicale. Il souligne l'importance de la séparation par Descartes de l'âme et du corps, ce dernier devenant un simple reliquat de l'activité pensante de l'homme. Selon Le Breton, c'est à partir de cette dichotomie que se construit la métaphore opérationnelle du corps comme machine (à réparer). Ainsi, l'image médicale, portée par l'aspiration occidentale à une connaissance développée par l'intermédiaire du regard appareillé, s'applique à décrire le corps malade, non plus par ses fonctionnements ou dysfonctionnements internes, mais en traquant les signes de la maladie. La radiologie constitue l'outil le plus efficace de cette recherche. Avec elle, le corps humain ne semble plus rien pouvoir dissimuler. Muni de ces clichés, le médecin traque la présence des symptômes de la maladie en repérant leurs traces sur une image du corps du patient dénué de ses mystères. Déjà dans les prises de vues de nos médecins-filmeurs, on trouve cette volonté d'élucider les aspects irrationnels de la forme humaine, de repousser les limites de sa complexité par l'intermédiaire des images. Standardisation de la prise de vue et effacement de la personnalité des patients sous une présentation de leurs seuls défauts physiologiques ou psychiques sont ainsi employés pour tenter de soustraire aux images futures leur part d'arbitraire, d'imprévisible, de proprement vivant. Seul doit rester le signe de la maladie, sa marque, dont la pellicule est chargée de conserver l'empreinte.

Et pourtant, conscients de ce contrôle exercé sur les images et les hommes à des fins scientifiques, il nous reste la liberté de voir ces archives sous un angle un peu décalé. Parce qu'elles ne servent plus leur but initial, elles s'offrent à nous selon un mode nouveau. Attentive aux détails, à ce qui échappe au dispositif d'origine, notre curiosité s'attache aux regards des patients, aux mouvements singuliers des corps à la fois beaux et inquiétants. Dépassant en quelque sorte l’austérité des images, nous nous laissons encore et toujours surprendre par le reflet un peu étrange de notre humanité.

Martin Bonnard (Programmateur invité)

Référence:

David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, Presses Universitaires de France, 2008

 

Remerciements:

Stephen Greenberg, National Library of Medicine, Bethesda, MD

Tina Harvey et Caroline Forcier-Holloway, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa

Paolo Simoni et Mirco Santi, Archivio Nazionale del Film di Famiglia - Associazione Home Movies, Bologna

Claudia Gianetto et Andreina Sarale, Museo Nazionale del Cinema, Torino

Viva Paci, UQAM

Louis Pelletier, Université de Montréal

 

Avec le soutien de l'École des Médias, UQÀM

 

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