From June, 14th 2012 to June, 30th 2012

De l'art contemporain au cinéma

De l’art contemporain au cinéma

DU 14 AU 30 JUIN : Pipilotti Rist, Steve McQueen, Sophie Calle, Rebecca Horn, Eija-Liisa Ahtila, Raymonde April, Shirin Neshat. En sept longs métrages singuliers, la Cinémathèque propose une immersion fascinante dans les univers profondément marquants des « stars » de l’art contemporain. Cet événement est une occasion unique d’explorer comment des artistes, exceptionnellement regroupés au sein d’un même cycle, s’approprient les codes spatio-temporels et narratifs propres au cinéma.

Certains de ces artistes profitent d’espaces d’exposition de plus en plus grands, adaptant leurs œuvres à l’architecture des lieux,  et vice versa.  Ils explorent alors et s’approprient judicieusement les différents médiums de diffusion, proposant des installations vidéo multi écrans, des photographies aux formats parfois gigantesques, des sculptures ou d’ingénieuses machines et performances. Ces œuvres prennent souvent des dimensions spectaculaires, tentaculaires. Dans ces espaces de diffusion où les œuvres sont séparées par des espaces et du temps de « circulation », des trous et des vides, les artistes nous convient au déplacement. Nous devenons alors des acteurs du processus de création. C’est ainsi que l’acte de regarder et de circuler dans l’espace contribue à sursoir au temps, à donner un sens au visionnement. Nous devenons alors des maîtres du temps. 

C’est dans ces cheminements que se produisent des mouvements de la pensée. Nous sommes alors invités à tisser des liens en faisant des recoupements entre les œuvres.  Des images et des idées s’entremêlent. Nous organisons et donnons ainsi une signification à ce que nous voyons. Nous remplissons de sens les espaces vides en les reliant avec notre réalité. Le processus de la pensée devient comparable à la création d’un récit intime, voire même à la logique intrinsèque de la conception du montage.

Leur envie insatiable de repousser les limites des «médiums» (sic) est infinie. Est-ce pour cette raison qu’ils ont décidé de réaliser des longs métrages ? Comme le dit si bien Pipilotti Rist : « Tourner un film est un vieux rêve. Mais il s'agit aussi d'une conséquence logique; je voulais franchir un pas supplémentaire au niveau créatif et dramaturgique. C'est pourquoi j'ai opté pour le format le plus difficile, le long métrage où les spectateurs regardent dans une direction pendant quatre-vingts minutes. »

Alors, comment tenir captif des spectateurs dans un espace clos en imposant une temporalité ?

Inspirés par les expériences du  médium vidéo,  de la publicité, de la télévision, des clips et du cinéma, de la sculpture, des films courts et des espaces grandioses, ils nous arrivent avec des propositions cinématographiques fortes et multiples.

Chaque film présenté est la représentation du propos initial de son auteur mais, adapté à la salle de cinéma traditionnelle.

Steve McQueen, dans son premier long métrage Hunger, est fidèle à ses obsessions en donnant un caractère psychologique aux images. Les images revêtent un caractère sensoriel et symbolique très fort. Steve McQueen utilise des excréments pour tapisser les murs d’une cellule où est emprisonné un leader très célèbre de l’IRA, Bobby Sands. Le mur fait ici office de toile, de peinture, de croûte au sens littéral du terme. Il donne ainsi une certaine matérialité aux images, une valeur symbolique et psychologique d’une rare intensité.

D’une autre façon, Rebecca Horn est fascinée par la possibilité offerte par le cinéma de mettre en scène l'illusion totale sur un écran. Dans son film Buster’s Bedroom, la chaise roulante occupée par Géraldine Chaplin possède un bras mécanique, sorte d’extension lui permettant de recevoir et de boire des verres de whisky quotidiennement. Subitement, la chaise roulante délestée de sa passagère commence à verser des verres dans le vide. Rebecca Horn reprend ici ses thèmes favoris en intégrant à la fois ses ingénieuses machines, tels la chaise roulante, des papillons volants et des métronomes. Ces machines qui finissent toujours par s’épuiser. 

Shirin Neshat, quant à elle, dans Women Without Men nous ouvre le regard en nous faisant voyager à travers des images aux plans sciemment construits et très léchés, telles des photographies exposées dans un musée dans lesquelles on pourrait entrer, se laisser emporter et voyager. La caméra devient notre regard, elle témoigne comme toujours dans ses œuvres vidéos et ses installations d’un univers onirique et somptueux, avec ses parts de contrastes, de douceur et de violence.

En adaptant Where is Where ? pour le cinéma, Eija-Lissa Ahtila instaure des procédures narratives déconcertantes pour le spectateur. Le film aborde ici le  thème du colonialisme et des effets traumatiques de la guerre sur des victimes civiles. Le point de départ renvoie à un fait réel ayant eu lieu à la fin des années 1950, en Algérie, où en réaction aux atrocités commises par les Français, deux jeunes Algériens ont tué leur camarade français. Les événements sont traités comme une fiction et reconstitués dans un décor, tel qu’au théâtre. La réalisatrice fusionne ainsi réalisme documentaire et imaginaire filmique. Cette œuvre adopte une forme très poétique, à l’écoute des complexités et des ambiguïtés des relations humaines et des émotions.

De son premier long métrage, Pepperminta,  la célèbre artiste suisse Pipilotti Rist, nous dit l’avoir ressenti comme le passage du poème au récit. À grands coups de couleurs criardes et de situations loufoques, le film nous plonge, tel un endoscope, dans une aventure fantasque et sans limites. La signature visuelle à laquelle elle nous a habitués est encore très présente avec de nombreux effets de style, des ralentis, des accélérés, de très gros plans et même l’utilisation d’objectifs 180 degrés et des effets d’animation fantaisistes. Par ces envolées lyriques et burlesques, son but est de nous libérer de toutes angoisses et inhibitions.

Le film Tout embrasser de la photographe québécoise Raymonde April est un témoignage de ce qui se passe entre les choses. Une main déplace une à une des photographies tirées de piles qui se font et se défont. Dans ce mouvement lancinant, Raymonde April nous invite à créer de nouvelles histoires. Des images apparaissent et disparaissent entrecoupées de ruptures et de vides. Ces irruptions laissent place à la mémoire et aux émotions.

Dans son film Double-Blind (No Sex Last Night), la Française Sophie Calle se joint à Gregory Shephard pour créer un road movie frisant le voyeurisme. Armés de caméscopes, qu’ils braquent l’un sur l’autre, ils entreprennent un voyage à travers les États-Unis. De New York à San Francisco, ils partent à l’aventure au volant d’une vieille Cadillac. De façon saisissante, ils produisent un récit non conventionnel, semblable à l’écriture d’un journal intime, une chronique des relations humaines équivoques. Le spectateur est amené à redéfinir les rôles subjectifs et culturels imposés par le genre, la sexualité, le pouvoir et la tradition. Calle cherche ici à redéfinir les termes et les paramètres du sujet/objet, public/privé, réalité/fiction et des jeux de rôle.

Ce cycle présente des artistes capables de s’échapper des codes visuels et narratifs propres au cinéma de type hollywoodien. Ils empruntent un langage plus éclaté, plus informel et sans repère et proposent une lecture novatrice aux spectateurs. Les films  présentés dans ce cycle sont très différents les uns des autres. Il reste qu’il sera facile pour chacun de reconnaître la signature des artistes. C’est une invitation à découvrir un nouveau langage cinématographique, une autre façon de vivre le monde.

Caroline Pierret, programmatrice invitée

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